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Rendez-vous...
La porte s'ouvre en haut d'un escalier bordé
de fleurs en pot, nous sommes dans la cour intérieur d'un vieil
immeuble de la Croix Rousse. Kamel accueille simplement. Café.
L'endroit est calme et paisible. Malgré soi, l'il glisse,
il semble faire plus clair ici qu'à l'extérieur. Murs blancs,
escalier en béton brut, meubles en bois blond, acier habillement
distillé ; l'espace est tapissé de disques, d'images. Grands
volumes d'un loft coiffé d'une verrière, niché au
cur de la Croix Rousse. Lieu de vie, espace de création.
Beau.
Qu'est ce qui, un jour, porte à vouloir découvrir un artiste
? Qu'est ce qui éveille au point de porter l'envie de faire connaître
? Souvent, c'est un rien ; une étincelle qui se crée et
se fixe. C'est l'il, la curiosité qui se laissent accrocher.
C'est la dimension d'une toile, c'est une forme. C'est la trace. D'un
geste.
Qu'est ce qui, aujourd'hui, nous mène à Kamel Yahimi, le
peintre - pas le graphiste qui, souvent, collabore avec des agences de
publicité, ni même celui qui met en musique les défilés
de mode parisiens ? Certainement pas la promotion et les expositions,
depuis 97, l'artiste ne montre pas son travail. C'est un choix, celui
de privilégier la qualité des uvres. Il a décidé
de faire peu d'exposition mais de les préparer vraiment. Désir
de laisser la peinture se mettre en place.
La période de la production massive, de l'abondance de toiles,
de matière, de couleurs comme une avalanche de paroles est achevée
; c'était l'époque de ses vingt ans, celle où il
exposait beaucoup en Suisse, celle où il était attaché
à une galerie, celle où valeur et capacité de l'artiste
passaient d'abord par une démonstration quasi permanente de sa
production. Dire qu'il se veut plus discret aujourd'hui est une erreur,
en revanche, dire qu'il se veut plus mesuré, qu'il se donne le
temps, est l'exacte réalité.
Il est inimaginable que Kamel se laisse entraîner dans une voie
qui ne corresponde pas à ce qu'il ressent. Il rejette les modes
et les tendances porteuses. Il réfute totalement l'idée
d'un art commercial réalisé pour plaire à un certain
public. Sa définition de l'artiste est pour le moins surprenante
: " c'est un imbécile ! " Puis il se reprend, explique.
Non l'artiste n'est pas quelqu'un dénué de bon sens, mais
il est faible, peut-être trop. Par émotivité. Parce
qu'il accepte d'être touché, d'être pénétré.
Kamel reconnaît pourtant que cette émotivité est
primordiale à la production. Il reste réceptif à
son environnement, il avoue transcrire ce qu'il vit, ce qu'il connaît,
mais il ne se laisse pas affliger par les tendances. Quand la peinture
n'est pas à la mode, il attend. Ne s'engage pas sur une autre voie
comme une dérivation de son savoir faire. Les tiraillements l'ennuient,
les échappatoires l'embarrassent, et le doute ne le fait avancer
que lorsqu'il est à la source d'une interrogation, pas d'une remise
en question. Entre dans sa définition de l'artiste la fidélité
à soi même. Avant d'être produit pour être montré,
l'art est le porte parole des mots de l'artiste. Aucune mascarade envisageable
; non sens, alors, entre ce qui est montré et soi même. Attitude
qui lui est totalement étrangère, parfaitement incongrue.
Identité erronée.
Kamel Yahimi hait les discours surfaits et hermétiques.
Il s'amuse de ceux qui se qualifient pompeusement d'artistes contemporains
parce qu'ils s'expriment par des formes géométriques, abstraites,
habilement expliquées par un code couleur. Pour Kamel, le contemporain
n'est pas une expression jetée et irréfléchie. Cela
n'a rien à voir avec la spontanéité ; spontanéité
qui, est un trésor pour l'artiste. Son discours sur l'Art Contemporain
est, au contraire, très ferme. Selon lui, pouvoir se dire artiste
contemporain, c'est être en mesure de dépasser les contraintes
techniques de l'art ; ce n'est que parce que l'on est capable d'aller
outre une création figurative que l'on peut avoir et appliquer
le raisonnement qui mène à une réalisation contemporaine.
Ce qui souligne au passage toute la pertinence de cet art que l'on qualifie
souvent trop rapidement de discipline facile et incompréhensible.
Kamel Yahimi parle d'une voix forte, il se raconte, n'hésite pas.
L'on s'attendait à parler de peinture, d'art, on parle de musique,
de culture, de voyages. De la vie en somme. Aucune chose en particulier
ne l'inspire, tout, au contraire, le conduit à la réalisation
d'une toile. Il se reconnaît d'abord dans la définition de
" jeune peintre " qui à encore beaucoup à apprendre.
Il ne s'en cache pas. C'est même ce qui lui donne cette assurance.
Il se réjouit chaque jour d'avoir fait les Arts Appliquées
; sa peinture a pu se développer librement sans contrainte et sans
barrière. Il ne se sent pas retenu par des exigences techniques,
des efforts de style, l'appartenance à une école particulière.
Il respire. Il est, sans cette rigueur qui parfois, qui souvent étouffe.
Peintre contemporain, peintre de notre époque, qui de jour en jour
s'établit ; artiste bien dans son époque. Un artiste qui
a la délicatesse de ne pas se poser de questions superflues.
Son discours s'est étoffé, le temps le conforte dans son
approche ; il se félicite de pas avoir de démarche-colère,
de cheminement douloureux dans l'accouchement de ses uvres. On le
rencontre aujourd'hui sur le renouveau, sur cet autre commencement, cette
nouvelle étape, qu'il dit plus mature, plus constructive à
son devenir d'artiste peintre.
De quelle façon est-il venu à la peinture ? Comme bien
de ceux qui sont parvenus à confondre vie et désir, quotidien
et passion : il griffonne depuis toujours, puis, à quinze ans,
une rencontre exceptionnelle avec le dessinateur de Pif qui l'invite à
s'asseoir à côté de lui. Apprentissage. La voie est
ouverte, Kamel vit et pense par le dessin. Petit à petit, il a
envie de se consacrer à une autre discipline que la bande dessinée.
Découverte, premiers grands voyages, partage d'un atelier avec
un ami, puis premières expositions. Il apprivoise les volumes et
l'espace, il dompte les formes sans aucune autre méthode que celle
qui dicte ses mouvements. Sa peinture ne l'entraîne pas vers une
recherche systématique du détail, et de la précision.
Ce qui l'intéresse c'est le travail de la matière, l'épaisseur
qu'il donne à sa peinture, l'alliance avec la cire particulièrement.
Certains disent de sa peinture qu'elle n'est pas finie, " toiles
inachevées " mais pour lui l'acte de création s'arrête
là où l'impulsion retombe ; c'est un équilibre atteint
qui s'impose par rapport aux couleurs, aux volumes. Les choses abouties,
très finalisées, " hyper léchées "
comme il dit l'ennuient. Tous les sujets l'inspirent, il se sent en mesure
de peindre toutes thématiques. Avec Kamel, ce qui est essentiel,
c'est de peindre et peut-être plus d'extérioriser. On sent
une urgence de dire, de communiquer.
La peinture que livre aujourd'hui Kamel n'est ni abstraite, ni figurative.
On parlera plus volontiers de l'expression brute d'impressions multiples.
Beaucoup de couleur, beaucoup de matière. Détournement d'objets,
déformation des volumes. Rapport lointain l'architecture, à
la géométrie. Il laisse venir à lui la peinture,
il laisse monter puis exploser les sensations ; avant d'être quoique
ce soit, Kamel est surtout un peintre de l'instinct. Un artiste impulsif.
C'est important. C'est ce qui permet de comprendre sa démarche.
La peinture mérite de l'attention, elle nécessite qu'on
lui accorde tout son temps ; elle se travaille, a besoin de l'expérience
et de la pratique.
Fabiène Gay Jacob Vial
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