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Une petite histoire
du mot "canut"
Georges
Mattelon adore faire visiter son atelier.
Une nuée hétéroclite
de visiteurs envahit régulièrement la pièce rendue
exigüe par les imposants métiers à tisser et papillonne
autour du vieil homme pour goûter un peu aux temps révolus
dont il est le porte-parole.
Mais ce que Georges Mattelon
aime le plus, même si il s'en défend bien et ronchonne
quand on lui la réclame, c'est de raconter une certaine histoire
aux gens qui viennent le visiter... Un trésor, un moment de
pur bonheur...

Ralalalala
cette histoire je l'aurais racontée, à des journalistes
du monde entier, mais enfin ça n'a rien changé ! Mais je
vais quand même vous la r'dire.
Quand
j'ai fais mon apprentissage j'étais chez mes parents. Un atelier
rue du Bon Pasteur. Pis j'suis parti au régiment, pis quand j'suis
revenu du régiment j'suis parti à la Croix-Rousse pour prendre
mon métier. J'avais pas d'atelier, et comme je voulais la maîtrise,
alors je cherchais un atelier. En attendant il fallait travailler.
Alors
j'ai été travailler comme compagnon, dans un atelier
qui était 8, rue de Sceve, au 4e étage, il y avait deux
ateliers au 4e étage, de 6 métiers chacun. Et dans ces ateliers
il y avait 11 compagnons, et moi je faisais le 12e. Et on faisait de la
cravate en moire musique , des cravates qui étaient envoyées
en Amérique, en Turquie, pour la maison Sulka, le patron avait
l'exhaustivité de ce tissage là.
Il y avait un atelier qui était au Nord qui donnait
rue de Scève et un atelier qui était au midi qui donnait
face à la basilique et à la Sainte Vierge. Il était
en plein soleil et on n'avait pas de vis a vis parce que la maison était
surélevée : on était sur les toits. Alors ces vieux
ouvriers apportaient leur gamelle. Le plus jeune après moi avait
65 ans. Après ça s'échelonnait : 70, 75, 80. Alors
ils apportaient leur gamelle et ceux du nord venaient manger dans l'atelier
du midi et se mettaient au soleil et pouvaient discuter.
Et un jour,
c'était au mois de novembre, il faisait beau, il y avait un
vent du nord, et j'suis monté j'suis arrivé au 4e étage.
J'sais pas c'qui ma pris par la tête, j'suis rentré dans
l'atelier, ils étaient 4 ou 5 assis sur le banc et j'ai dis "Bonjour
les canuts !" . Oulalala qu'est ce que
j'avais pas fait ! Paul le danseur - parce qu'ils avaient tous des sobriquets
- s'est levé de sa chaise, à sorti sa bouffarde de la bouche,
et il m'a dit "Ca t'écorcherait
la GUEULE ? De dire BONJOUR LES TISSEURS ?"
...
Et
là silence le plus complet, Matelon droit comme un I, pis que plante,
il savait pas ce qu'il avait fait..
Là ils sont passés à coté de moi,
ils ont été à leur travail. Et tout l'après-midi,
des fois celui qui était à coté de moi me parlait.
Il s'appelait " Faurite Boule d'amour ". Et alors il avait son
métier comme qui dirait là, et moi, j'étais en face.
Comme c'était des métiers assez compliqués, il y
avait 3 ou 4 rouleaux de chaînes, il y avait des nuds à
l'époque, on coupait les nuds, de façon à nettoyer
sa longueur. Et alors quand on remontait la longueur, le père fori
se mettait en face de moi et puis il me disait "Qu'est-ce
t'a mangé, qu'est-ce t'as bu ?"
. Cette après-midi là, il ne m'a montré que son postérieur.
Et à 18 heures, tout le monde est descendu des 4 étages,
évidemment, moi je suis descendu tout seul. Et... ils étaient
vraiment fâchés hein... Alors ils se séparaient
toujours Bd de la Croix-Rousse vers l'école de filles. Chacun allait
chez soit et pis moi j'suis resté là.
J'avais
fait la connaissance quelques mois auparavant d'un vieux maître
tisseur, M. Tribollet. C'était un type sensationnel, il avait
terminé sa carrière comme rondier, c'est-à-dire comme
cadre. Et les Tribollet étaient maître-ouvriers tisseurs
en fil d'or d'argent et de soie depuis Louis XIV. Car à l'époque
il y avait un parchemin signé du roi qui autorisait les maîtres-tisseurs
à exercer cette profession. Alors il avait son titre de noblesse
qui était sur son p'tit bureau. Et je suis arrivé chez lui,
et quand il m'a vu il m'a dit : " T'es
malade ?
- Non j'suis pas malade.
- Mais tu fais une drôle de tête
- Chai pas c'que j'ai fait, mais les compagnons
m'adressent plus la parole.
- Mais qu'est-ce que t'as fait ?!
- Rien, j'suis rentré dans l'atelier
et j'ai dis "bonjour les canuts".
- Mon pauvre Georges, il y a 50 ans tu serais
à l'hôpital !
- Pourquoi ?"
Alors
il m'a raconté l'histoire, qui remontait loin, elle remontait à
François Ier...
Pour
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G.
Mattelon
. La
soierie
. Le
dernier tisseur
. Une
histoire du mot "canut"
. Paroles
d'un canut
. Le
petit lexique du "canut"

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